L'économie numérique, 30 ans et puis s'en va…
La semaine dernière deux annonces sont tombées, coup sur coup. Le genre de signaux qui, mis bout à bout, dessinent un basculement. Le genre qui oblige à poser la question que beaucoup préfèrent encore esquiver : et si l'économie numérique telle que nous la connaissons était en train de vivre ses derniers mois ? Rien que ça…
Première annonce chez Spotify : quand les meilleurs développeurs arrêtent de coder
"Quand je parle à mes ingénieurs les plus seniors — les meilleurs développeurs qu'on ait — ils me disent qu'ils n'ont pas écrit une seule ligne de code depuis décembre. Ils génèrent du code et le supervisent."
Relisez. Les meilleurs développeurs de l'une des boîtes les plus tech de la planète n'ont pas tapé une ligne de code depuis deux mois. Ils se contentent de superviser ce que l'IA produit. C'est très exactement ce que je décrivais dans mon modèle des 4 niveaux de maturité : nous sommes en train de basculer du niveau 3, celui des embryons d’agents, vers le niveau 4, celui des agents autonomes et de l'organisation symbiotique.
L'humain ne fait plus. Il orchestre.
J'en parlais d'ailleurs dans une récente chronique à propos de mon propre essaim d'agents. Il pilote déjà mes développements en vibe coding. Avec quelques couacs parfois, il faut être honnête, mais dans l'ensemble, de manière étonnamment efficace.
Seconde annonce, chez Microsoft : l'automatisation des jobs de bureau dans "12 à 18 mois"
L'autre annonce vient de Mustafa Suleyman, CEO de Microsoft AI. Au Financial Times, il a été d'une clarté qu'on pourrait qualifier de chirurgicale :
"Le job des cols blancs (avocats, comptables, chefs de projet, marketeurs…) la plupart de ces métiers seront entièrement automatisées par une IA dans les 12 à 18 mois."
12 à 18 mois. Pas 2030. Pas "un jour, peut-être". Fin 2027.
Provocateur ? Suleyman n'est pas vraiment du genre à chercher le buzz gratuit. S'il pose un tel jalon, c'est qu'il voit ce qui sort des labos de Microsoft. Et le "vibe coding" n'est déjà plus une curiosité de geek. Il est en train de devenir le modèle de référence pour l'automatisation de l'ensemble des tâches intellectuelles.
Ce que ça change…
Ces signaux ne sont plus faibles. Ils sont massifs. Et la question qu'ils posent est vertigineuse : si les métiers intellectuels deviennent automatisables à 60 ou 80 % d'ici 18 mois, alors la valeur ne réside tout simplement plus dans l'exécution. Elle migre vers deux choses.
D'abord, l'intention : savoir ce que l'on veut obtenir, formuler la bonne commande, avoir une vision nette de la destination.
Ensuite, le Go to Market, et c'est là que ça se complique sérieusement. Comment créer de la valeur différenciante quand chacun d'entre nous dispose d'un essaim d'agents capable de produire à la volée des solutions pour un coût dérisoire ?
La compétition ne se jouera plus sur la capacité à faire, mais sur la capacité à exister dans un marché saturé de production quasi gratuite. J'avais esquissé cette réflexion dans ce texte sur les compétences qui résistent à la vague IA.
Vers la démonétisation du numérique
Je ne suis pas d’accord avec Suleyman. Je pense en effet qu’il se trompe, ou plus exactement, qu'il brûle une étape. Ce ne sont pas les cols blancs dans leur ensemble qui seront frappés en premier. La première onde de choc, celle qui est déjà en cours, c'est l'effondrement de l'économie numérique elle-même.
Pourquoi le numérique avant tout le reste ? Parce que c'est là que la friction est la plus faible et l'adoption la plus immédiate. Dans l’univers natif du numérique, il n'y a presque aucune résistance, aucune inertie institutionnelle significative. Quand un essaim d'agents peut produire en quelques heures ce qui demandait des semaines à une équipe, et ce pour un coût modique, les fournisseurs traditionnels de solutions numériques perdent purement et simplement leur raison d'être économique. L'économie de la création de software, celle qui a structuré trois décennies de croissance, de valorisations et de promesses, est en train de se démonétiser sous nos yeux. Elle n'aura peut-être vécu que trente ans. 1997–2027. Une parenthèse, à l'échelle de l'histoire économique. J’esquissais cette perspective il y a plus d’un an dans une de mes chroniques qui avait soulevé beaucoup de questions sur les réseaux.
La seconde vague : les cols blancs
Les cols blancs, eux, viendront après. Avocats, comptables, consultants, chefs de projet, oui, l'automatisation finira par les atteindre aussi. Mais les résistances y sont d'une tout autre nature : cadres réglementaires, ordres professionnels, culture managériale, inertie organisationnelle. Tout cela va ralentir la vague. 18 mois pour l'ensemble des cols blancs, comme le dit Suleyman ? J'en doute. En revanche, 18 mois pour que l'économie numérique soit méconnaissable, ça, oui, c'est le bon horizon.
Ce qui vient après ? C'est une autre histoire. Et c'est précisément le sujet de mon dernier livre.
La semaine dernière avait lieu la dernière édition de TEDxParis au Grand Rex : 14 intervenants, une édition plus dense, plus lucide, plus grave que d'habitude. J'y reviendrai dans ma prochaine chronique avec les premiers talks.