Le paradis sous influence

Après avoir décuplé la force et l’intelligence, l’humain rêve désormais d’agir sur l’amour par la chimie. Utopie ou dystopie ?

Depuis des siècles, nous construisons des machines pour prolonger les fonctions de notre corps. La première grande machine n’avait d’ailleurs rien de métallique. Elle était vivante.

En effet, avec la révolution agricole, les humains domestiquèrent des animaux et apprirent à mobiliser leur force. Le bœuf tirait la charrue. Le cheval transportait, labourait, entraînait. Il ne s’agissait pas de remplacer nos jambes et nos bras, mais de leur adjoindre une puissance que nos seuls muscles ne pouvaient fournir. Ce fut une première externalisation du corps : la force animale devint une énergie disponible, orientée vers nos tâches. Nous ne faisions plus seulement travailler nos jambes. Nous faisions travailler celles d’autres espèces, ainsi que leurs muscles, bien plus puissants.

Puis vint la machine. Au XVIIᵉ siècle, William Harvey décrivit la circulation du sang et compara le cœur à une pompe qui mettait le corps en mouvement. Près d’un siècle plus tard, Thomas Newcomen conçut une machine à vapeur pour pomper l’eau des mines. Du corps à l’industrie, la pompe devint une image de puissance et de circulation.

Après les muscles et la force, vint le cerveau. Avec les ordinateurs, puis l’intelligence artificielle, nous avons entrepris d’automatiser des tâches que nous associons au raisonnement : calculer, classer, traduire, reconnaître des formes, produire du langage. Ces outils ne reproduisaient pas le cerveau humain au sens strict. Ils en reprenaient certaines fonctions, en simulaient d’autres et en automatisaient quelques-unes. La promesse, elle, n’avait guère changé : augmenter une capacité humaine, la rendre plus rapide, plus puissante, disponible à la demande. Nos bras, nos jambes, notre énergie, notre mémoire, notre intelligence. À chaque étape, la machine repoussait la frontière de ce que nous pouvions accomplir.

Alors, quelle serait la prochaine frontière ?

Peut-être notre capacité à entrer en relation. À faire confiance. À nous attacher. À aimer.

La Silicon Valley explore déjà les moyens de modifier le corps pour améliorer le bien-être ou la performance. Dans certains milieux de l’optimisation biologique, l’essor des peptides expérimentaux s’accompagne parfois de promesses de mieux-être.

Parmi ces substances, l’ocytocine. C’est une hormone peptidique, aussi appelée neuropeptide, impliquée notamment dans l’accouchement, l’allaitement et différents comportements sociaux. On la surnomme souvent « l’hormone de l’attachement » ou « l’hormone de l’amour ». Elle ne fabrique pas l’amour comme une machine fabrique un objet. Ses effets dépendent des personnes et des situations, mais elle peut renforcer l’attention portée aux signaux sociaux.

Et c’est vertigineux : après avoir voulu décupler notre force et notre intelligence, certains expérimentent déjà l’idée d’augmenter chimiquement notre capacité à aimer. Autrement dit, il ne s’agirait plus seulement d’agir sur les relations par l’éducation, la culture, la psychologie ou le temps passé ensemble, mais d’intervenir directement sur la chimie du cerveau…

Ce serait une rupture radicale. Après avoir mobilisé nos bras pour déplacer des objets et notre cerveau pour calculer et produire, nous entrerions peut-être dans une ère où nos émotions pourraient être infléchies par la chimie, alors même que l’attachement engage notre liberté, notre identité, notre rapport à l’autre…

Quelles seraient les conséquences d’une telle modification de nos « âmes » ? Elles dépasseraient de loin l’individu et toucheraient les couples, les familles, les entreprises, les nations. Une humanité moins méfiante, moins agressive, plus apte à coopérer pourrait transformer les organisations et les relations internationales. Ce serait le rêve d’une paix enfin durable, obtenue par la chimie et la biologie.

Il y a quelque chose de fascinant et de terrifiant dans cette vision.

Imaginez un monde où l’intelligence artificielle et la robotique produiraient davantage de valeur avec moins de travail humain, et où cette valeur serait réellement partagée. Le travail pourrait alors devenir un choix plutôt qu’une obligation de survie. Ajoutons-y une humanité réconciliée, qui aurait trouvé le moyen biologique de dépasser la peur et la haine : nous voilà tout près d’une promesse religieuse. Dans la plupart des religions, le paradis évoque une forme de communion parfaite, une humanité délivrée de la souffrance et réconciliée avec elle-même.

La Silicon Valley n’a pas inventé cette aspiration. Elle lui donne un autre vocabulaire : abondance, optimisation, dépassement des limites. Ce n’est pas un hasard si certaines de ses promesses prennent des accents messianiques. La technologie ne promet plus seulement de nous aider à vivre ; elle laisse entendre qu’elle pourrait nous délivrer de la rareté, de la maladie, du travail contraint et peut-être de nos pulsions les plus destructrices.

Une abondance produite par les machines, une paix permise par la chimie : au bout du chemin se dessine l’image d'une utopie... ou une dystopie, humanité délivrée… ou prisonnière. Je n'arrive pas à trancher. Et vous, à votre avis, ce serait l’enfer ou le paradis ? 


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Michel Levy provençal