Comment se préparer à l'automatisation massive

La semaine dernière, l'excellent Grand Continent a fait paraître un article qui devrait couper le sommeil à tous les dirigeants d'entreprise. Fondateur de Citrini Research, un cabinet d'analyse financière de taille modeste encore inconnu le mois dernier, James van Geelen a secoué Wall Street à travers un mémo de quelques pages : Comment l'IA a provoqué la crise financière de 2028.

La méthode appliquée ici s'inscrit dans la pure tradition de la planification de scénario. Elle s'appuie sur une base réelle (l'essor rapide de l'IA agentique) pour dérouler une narration vers un avenir crédible. Non pas dans une décennie, mais d'ici deux ans.

On peut résumer le scénario ainsi : le déploiement généralisé de l'IA engendre le licenciement des cols blancs, ce qui fait chuter la consommation et affaiblit les marges des sociétés, les incitant à intégrer davantage d'IA, générant ainsi d'autres vagues de licenciements. Un cercle vicieux sans limite.

Il faut prendre au sérieux le scénario Citrini…

Comme j'ai eu l'occasion d'en parler la semaine dernière, les entreprises licencient lorsqu'elles se rendent compte que des agents IA accomplissent en quelques heures le travail de six mois d'une équipe de développeurs.

Mais ces cols blancs licenciés qui consommaient, contractaient des assurances-vie et remboursaient des emprunts immobiliers se voient progressivement ruinés. Ils ne dînent plus au restaurant et ne prennent plus de vacances… Leur consommation s'effondre logiquement avec leurs revenus. Le système s'enraye alors. N'oublions pas que la consommation des ménages constitue 70 % du PIB aux États-Unis… Et que ces ratios sont similaires dans le monde occidental.

Cette vision correspond parfaitement au diagnostic que je partage ici depuis plusieurs mois…

Les sirènes de l'optimisme nous endorment

Dans la foulée de la publication dudit scénario, plusieurs voix sont montées au créneau. D'abord Frank Flight, économiste respecté chez Citadel. D'après lui, cette spirale exigerait des conditions qu'il estime peu probables de voir réunies en même temps : une intégration massive de l'IA, un remplacement presque complet des travailleurs, une absence totale de réaction budgétaire étatique et une croissance infinie de la puissance de calcul.

Malheureusement, cette adoption massive est en train de devenir réalité : Manus, OpenClaw, Claude Code ont dépassé le stade des démonstrations pour devenir l'outil quotidien de nombreuses startups, de solopreneurs, de boîtes de tech et prochainement de grands groupes… Aujourd'hui, on observe les signes du remplacement dans l'industrie numérique. Demain, ils s'étendront partout. Les gouvernements, lourdement endettés, ne peuvent plus financer de vastes plans de soutien. Le remplacement effectif des travailleurs de l'économie immatérielle est en cours…

Jacques Attali a aussi réagi dans un billet de blog titré L'humanité est-elle robotisable ? Il invoque les agriculteurs qui se sont transformés en ouvriers, lesquels sont devenus des employés, avant de finir cadres. Pour lui, la prédiction d'une destruction massive a toujours eu tort lors des différents bouleversements technologiques et il n'y a aucune raison que la situation actuelle soit différente.

Je pense que Jacques Attali voit juste sur un aspect : il nous faut déterminer très vite l'usage de l'abondance générée par l'IA et mettre en œuvre les moyens de redistribuer la valeur créée. Cependant, l'idée d'une complémentarité entre l'homme et la machine, ainsi que d'un transfert vers de nouvelles professions, relève de l'illusion. L'analogie avec les mutations numériques, industrielles ou agricoles échoue pour une cause majeure. Ces bouleversements se substituaient à la force physique, tandis que celui-ci se substitue à l'intellect. Le paysan était affranchi par le tracteur pour travailler comme ouvrier, en utilisant son intelligence. L'ouvrier était libéré par l'automatisation des usines pour évoluer en analyste, grâce à son cerveau. Mais lorsque l'IA prend la place du cerveau en s'intégrant au cycle de planification, de décision et d'action des agents autonomes, quelle marge reste-t-il à l'être humain pour s'élever ?

Le paradoxe de Jonas : prédire l'apocalypse pour l'éviter

Ces discours de Flight et d'Attali ont un effet catastrophique sur notre capacité d'adaptation. Ils affirment que les choses finissent toujours par s'arranger et qu'il faut rester serein. Ces réponses anesthésient et rassurent le public. C'est exactement ce qui les rend nocives, puisque la probabilité d'un désastre augmente quand on ne se prépare pas à la catastrophe.

C'est pour cela que je préfère de loin les prophètes de l'apocalypse. Comme Jonas qui, dans la Bible, prédit la ruine de Ninive sous quarante jours et provoque le repentir des habitants, permettant que Dieu préserve la cité. La catastrophe n'a pas lieu, tout simplement parce qu'elle avait été annoncée.

C'est le paradoxe de la prophétie auto-invalidante : anticiper le désastre pour susciter un éveil et bloquer sa concrétisation. Les observateurs qui nous rassurent en répétant que « tout ira bien » freinent cette prise de conscience.

Il faut donc nous préparer. Mais à quoi précisément ?

Le guide de survie néo-féodal : les 6 actifs que l'IA ne copiera jamais

À une époque où la valeur de la production devient nulle, la différenciation ne reposera plus sur le pouvoir de création, mais sur le fait de détenir ce qui échappe à l'IA.

Nous entrons dans une ère néo-féodale. Les géants de l'IA (Altman, Amodei, Musk, Pichai) s'imposent comme les nouveaux seigneurs, détenant les outils de la production. Ils décideront seuls de redistribuer ou non les richesses. Dépourvu de rentrées fiscales à cause de la chute des salaires et de l'assèchement des cotisations, l'État perdra son pouvoir de coercition à leur égard. L'analogie avec les Carnegie ou les Médicis est à prendre au sens propre.

Le débat n'est donc plus de savoir : « L'IA va-t-elle nous remplacer ? » mais « Que détenez-vous d'irremplaçable ? »

Je vous propose de développer la liste des actifs que j'avais cités la semaine dernière et d'esquisser une méthode pour les identifier et les faire fructifier :

  • Premièrement, l'attention. C'est le privilège suprême au sein d'un environnement submergé par les créations artificielles. Personne n'arrive à retenir l'attention lorsque n'importe qui a la capacité de produire. La valeur ne portera plus sur des contenus, mais sur les audiences.

  • Deuxièmement, l'accès. Il ne s'agit pas de l'accès au service ou à la solution, mais de l'accès au bon réseau. Qui est en mesure d'ouvrir une porte spécifique ? Et qui connaît qui ? Bien que l'IA puisse tout générer, elle est incapable de partager un repas avec votre futur client…

  • La confiance. Les réputations bâties au fil des décennies prennent une valeur inestimable quand tout risque d'être halluciné, fabriqué ou falsifié. La confiance s'acquiert sur le temps long et c'est un actif majeur.

  • La responsabilité. Personne ne souhaite porter le poids des conséquences, quand tout le monde peut créer une solution. Qui s'engage et qui signe ? Qui paie en cas de problème ? La garantie est fondamentale à l'ère post-IA.

  • L'expérience. C'est la présence physique, qui reste irremplaçable. L'énergie transmise par un public, les moments vécus sur un chantier, dans une salle ou auprès d'un patient. L'IA ne sera jamais présente physiquement.

  • Enfin, la data flux, comme je la nomme, qui représente l'information en temps réel, émergente, non classée et non documentée. L'IA maîtrise parfaitement le passé, ayant ingéré l'ensemble d'Internet, tous les ouvrages et les échanges publics. Elle ignore ce qui apparaît à l'instant même. Les intentions, les remontées du terrain et les signaux faibles constituent des richesses inexploitées.

Évidemment, repérer ces ressources rares n'exclut pas l'intégration de l'IA. Déployer, intégrer et automatiser demeure indispensable, comme l'explique le guide paru il y a quelques mois ainsi que mes offres d'accompagnement IA. Il s'agit d'aller plus loin. Il faut anticiper la période où toutes les structures auront adopté cette norme. La distinction ne viendra plus de l'usage de l'IA, puisque tout le monde y recourra, mais de la détention d'éléments impossibles à reproduire par cette même IA.

Cas pratique : la mort annoncée de la facturation au "jour-homme”

Pour aller un cran plus loin et préciser cette grille de lecture, je vous propose de prendre un exemple concret. Prenons le cas d'une importante Entreprise de Services du Numérique, ces ESN qui fournissent du temps de cerveau expert à des clients en recherche de chefs de projet, d'architectes ou de développeurs.

Actuellement, le modèle est basique : facturer des jours-homme après avoir recruté et placé des consultants chez les clients. Du côté du client, la valeur réside dans la force d'exécution et dans la diminution des risques.

Soumettons ce fonctionnement au test du remplacement. L'IA peut-elle saisir le brief du client ? Oui. Peut-elle coder ? Supérieurement à 80 % des profils juniors. Sait-elle rédiger de la documentation ? Absolument. Est-elle capable de livrer un projet de A à Z ? De plus en plus souvent. Le système fondé sur le jour-homme est voué à disparaître. Non pas dans une décennie. Dans les mois qui viennent.

Que subsiste-t-il, alors ? Analysons chaque ressource une par une.

L'accès. Depuis des années, ces ESN ont tissé des liens avec les directions générales et les DSI des plus grandes entreprises. Un rendez-vous au Comex ne peut pas être obtenu par l'IA. Elle ne sait pas cultiver une relation de confiance forgée à travers une décennie de projets communs.

La responsabilité. Ces ESN s'engagent sur des résultats à travers des contrats de service. Elles s'acquittent de pénalités si le projet échoue. L'IA ne peut porter cette responsabilité, puisqu'elle ne dispose d'aucun patrimoine à risquer.

La confiance. Certaines de ces structures collaborent avec les mêmes donneurs d'ordre depuis plusieurs décennies. Savoir qu'il existe des tensions entre le DSI et le CFO, ou connaître l'historique des décisions, constitue une mémoire relationnelle introuvable dans une base de données.

La data flux. Au cœur des échanges informels, des réunions de crise ou des comités de pilotage, ces entreprises identifient des signaux invisibles pour les autres. Le problème majeur est qu'elles ne s'en servent pas.

Pour une ESN, le nouveau positionnement est évident : arrêter la facturation des jours-homme pour commercialiser des garanties de résultat. Les partners doivent devenir des orchestrateurs et non plus de simples exécutants. Il faut systématiser la collecte des signaux faibles. Valoriser l'accès, la responsabilité, la confiance et la connaissance cachée prendra le pas sur la simple production.

C'est une version évidemment ultra-simplifiée de l'audit qu'un acteur du numérique devrait faire de son activité. Mais les principes y sont.

L'heure des choix

Je vous invite à réaliser cet audit de vos ressources post-IA via une matrice basique. Pour chacun des six actifs, jaugez votre niveau actuel, vos capacités de progression et les priorités de financement. La ligne de conduite est simple : renforcer en priorité ce qui est solide, miser ensuite sur les éléments les plus distinctifs, et laisser de côté ce qui exige de lourds efforts pour de faibles retombées.

Nous sommes en train de basculer dans une société de rentiers. Comble de l'ironie : au lieu de démocratiser, l'innovation la plus bouleversante de notre histoire entraîne une re-féodalisation. Les géants de l'IA s'érigent en nouveaux seigneurs. L'État perdra ses moyens de pression, amputé de sa base fiscale.

La question n'est donc plus : l'IA va-t-elle nous remplacer ? Mais : que possédez-vous d'impossible à reproduire ?

Se préparer. Se repositionner. Il faut édifier ses actifs rares avant qu'il ne soit trop tard.

Car en dépit du chant des sirènes qui tentent de nous apaiser, le système est en train de s’emballer et nous ne retournerons pas en arrière...


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