Quand produire ne vaut plus rien…
En deux semaines, un essaim d'agents IA a fait ce qui aurait pris six mois à une équipe de développeurs. Cette révolution silencieuse ne détruit pas la valeur : elle la déplace. Vers des actifs que nous avions oubliés.
Deux semaines pour tout changer
La semaine dernière, je publiais une chronique sur la mort de l'économie digitale. Elle m'a valu pas mal de commentaires. Pour résumer : je disais que la généralisation du vibe coding était en train de faucher des pans entiers du secteur (SaaS, développement logiciel, ESN…) Et j'en concluais, en m'appuyant sur une prédiction encore plus radicale du patron de l'IA chez Microsoft, que nous vivions le début de la fin de l'économie digitale.
Cette semaine, une nouvelle est venue compléter le tableau. Anthropic a annoncé la sortie de Claude Code Security, un outil destiné à auditer automatiquement du code : détection de vulnérabilités, suggestions de correctifs, analyse de sécurité. En 24 heures, cette annonce a provoqué un séisme sur le marché de la cybersécurité. Les cours boursiers des principales entreprises du secteur ont subi une sévère correction.
L'illustration concrète de ce que je décrivais s'est aussi produite sous mes yeux. En deux semaines. Pas en deux mois. Pas en deux trimestres. Deux semaines.
Depuis la sortie d'OpenClaw, cet outil capable de transformer votre IA en assistant à tout faire, j'ai mis en place un essaim d'agents qui simule une organisation clone de mon entreprise (CEO, CTO, MarketCom, SAV). J’en parlais dans une de mes précédentes chroniques.
Cet essaim, que j'ai appelé Qapten, a migré, en 48h, l'intégralité de l'architecture applicative de mon entreprise (la vraie, Brightness) sur un cloud souverain. Nos applications internes, autrefois hébergées sur Google Cloud, tournent désormais sur deux solutions européennes, Scaleway et Hetzner. Et ce même essaim a commencé à développer une série de nouvelles briques applicatives métiers que nous avions depuis longtemps envisagé de construire mais laissées de côté, faute de temps.
En deux semaines, Qapten, piloté et contrôlé par mes soins via WhatsApp, Telegram et Slack, a pu déployer une application de détection d'appels d'offres et de rédaction automatisée de réponses, une application de coaching IA spécialisée dans l'accompagnement à la prise de parole en public, et un assistant temps réel capable de proposer à un utilisateur des idées, des arguments ou des réponses en s'appuyant sur la transcription en direct d'une conversation.
Et plus vertigineux encore : parce que je voulais proposer une solution très simple de déploiement d'agents OpenClaw à mon équipe (collaborateurs internes comme freelances externes), Qapten a créé une ferme d'agents activables en cinq minutes, pour un coût minime couvrant le prix d'hébergement des instances. C'est ainsi qu'est né QaptenClaw, qui héberge désormais une douzaine d'agents dédiés à mon équipe et à quelques amis bêta-testeurs.
En deux semaines, ce socle d'applications est apparu de nulle part, pour un coût quasi nul à l'échelle d'une entreprise, quelques centaines d'euros. Dans le monde d'avant, cela aurait mobilisé a minima une équipe de cinq à huit développeurs pendant six mois (soit environ 250 000 €).
Le génie est sorti de la lampe : la rareté s'évapore
Ce que je viens de décrire existe partout, et à bien d'autres échelles, chez des solopreneurs, dans de petites, moyennes et grandes entreprises.
Pourquoi cela signe-t-il la fin de l'économie digitale ? Parce que cela pose un problème que nous n'avions pas anticipé. Pendant trente ans, l'économie numérique a valorisé ceux qui savaient produire. La rareté était là. Les salaires suivaient. Cette rareté vient de s'évaporer…
Allons plus loin. Si tout le monde peut produire à coût zéro n'importe quelle solution logicielle à la demande, pourquoi continuerait-on à en produire ? Et surtout, à les vendre ?
Soyons clairs : bientôt, personne ne le fera. La valeur se déplacera ailleurs… Mais où ?
Laissez-moi vous raconter comment je vis cette transition brutale au quotidien. Mon métier consiste avant tout à développer l’activité de Brightness et à assurer mes missions de conseil et de conférencier. Depuis quelques années déjà, j'ai mis au service de cette activité toute une série d'outils d'IA que je développais ou faisais développer. Cette tâche est devenue quasi quotidienne depuis un peu moins d'un an, avec l'adoption du vibe coding. Depuis que Qapten existe, je consacre en moyenne deux heures par jour à l'éduquer, le piloter, le monitorer. Le système est si efficace qu'il m'arrive de me lever avec une idée et de la voir se réaliser sous mes yeux le soir même. J'ai vraiment le sentiment, parfois, d'avoir trouvé le génie d'Aladin.
Mais cette magie est telle que je me suis rendu compte d'une chose : ce n'est plus la capacité de production qui a de la valeur. C'est désormais la capacité de distribution. Et donc toute une série d'actifs deviennent clés. Des actifs qui font migrer les rentes.
On revient, en fait, aux rentes pré-industrielles. Avant le capitalisme, la richesse venait de la terre, des titres, des relations, de la réputation. L'industrie a créé la rente productive, celui qui possède l'usine capte la valeur. Le numérique a créé la rente logicielle, une usine immatérielle. Mais l'IA détruit ces deux rentes. Parce qu'elle démocratise la production.
Les cinq rentes de l'ère post-IA
Et donc : quelles sont les rentes de l'ère post-IA ? Autrement dit, en tant que dirigeant, entrepreneur, freelance, que vous reste-t-il à valoriser si la valeur de votre production tend irrémédiablement vers zéro ?
Les rentes migrent. Elles ne disparaissent pas. Mais elles migrent vers les actifs vraiment rares.
Je ne m'attarderai pas sur le plus évident : l'énergie, les matières premières, les infrastructures, le monde physique, en définitive. Sur toute la chaîne de valeur, de l'extraction de la matière à sa transformation jusqu'à sa distribution, sous toutes les formes de l'artisanat, de l'industrie et du service. Ça, c'est évident.
Mais que reste-t-il au secteur tertiaire, et en particulier aux métiers de l'économie immatérielle ?
J'ai identifié cinq actifs clés, qui se déclinent par métier et qui me semblent être des trésors que chacun devrait protéger et cultiver à l'ère dans laquelle nous sommes entrés.
D'abord, l'attention. Probablement le plus rare des actifs. Quand chacun peut générer du contenu à l'infini, être écouté devient le vrai luxe. On ne vendra plus de logiciels. On vendra des audiences.
Ensuite, l'accès. Pas l'accès à la solution, au service ou au logiciel. L'accès aux gens. Qui connaît qui. Qui peut ouvrir quelle porte. L'IA peut tout produire. Elle ne peut pas déjeuner avec ton prochain client.
Aussi, la confiance. Dans un monde où tout peut être fabriqué, falsifié, halluciné, qui croire ? Les marques de confiance, les réputations construites sur des décennies. La confiance ne se génère pas. Elle se gagne.
Corollaire de la confiance : la responsabilité. Quand tout le monde peut générer une solution, personne ne veut en assumer les conséquences. Qui signe ? Qui garantit ? Qui paie quand ça casse ? Le logiciel devient gratuit. La signature reste chère.
Enfin, l'expérience. Le restaurant. Le concert. La présence. L'IA ne peut pas vivre ta vie à ta place.
Je vous l'accorde, la formule de la semaine dernière, la mort de l'économie digitale, était lapidaire.. Mais j'espère que vous comprenez mieux ce que j'ai voulu dire. Cette économie qui a façonné nos sociétés ces trente dernières années, ses modes de production, ses actifs, ses rentes, elle, est passée. Effectivement morte. Une autre économie est en train de naître. Je viens d'en esquisser quelques caractéristiques. Mais il y en a une plus fondamentale encore, qui probablement sous-tend toutes les autres. C'est une autre rente, peut-être la plus importante, et certainement la plus négligée.
Savoir stock vs savoir flux
Laissez-moi vous expliquer. L'IA sait presque tout. Sur le passé. Elle a lu internet. Tous les livres. Tous les articles. Toutes les conversations publiques jusqu'à sa date de coupure. Mais elle ne sait rien sur maintenant. Et encore moins sur ce qui émerge. Elle peut tenter de le déduire, mais elle passera à côté de l'inattendu, de l'improbable, du signal faible, qu'elle considérera comme du bruit parce qu'encore émergent.
Pour mieux décrire ce que je veux dire, il y a deux types de savoir.
Le savoir stock : ce qui a été. Tout ce qui est documenté, archivé, publié. L'IA le possède intégralement. Il ne vaut plus rien.
Le savoir flux : ce qui est, ce qui émerge, ce qui va être. Le temps réel. Le signal faible. La donnée privée. L'observation de terrain. L'IA ne l'a pas. Il vaut tout.
La nouvelle rente informationnelle n'est pas sur la connaissance. Elle est sur le timing et l'accès.
Demain, les données qui vaudront très cher sont celles du temps réel pur, ce qui se passe là, maintenant, le prix sur ce marché à cette seconde, l'humeur de cette foule à cet instant. Ce sont les signaux faibles émergents, ce qui commence, ce qui n'est pas encore un pattern ; l'IA reconnaît les patterns, elle ne voit pas ce qui n'en est pas encore un. Ce sont les données de terrain non numérisées, l'état réel de cette infrastructure, l'ambiance dans cette usine, le comportement dans ce point de vente ; l'IA ne sait que ce qu'on a numérisé. Ce sont les données relationnelles privées, qui déteste qui en réalité, qui négocie avec qui en secret ; LinkedIn montre les connexions, pas les relations. Ce sont les données d'intention, ce que quelqu'un va faire, pas ce qu'il a fait. Et ce sont les données sensorielles, l'odeur, le bruit, la texture ; l'IA ne sent pas, n'entend pas, ne touche pas.
Voilà un actif fondamental, que toute entreprise peut être amenée à développer, capitaliser et valoriser. Et autour de cet actif s'articulent les rentes dont je parlais plus haut : l'attention, l'accès, la confiance, la responsabilité, l'expérience.
Rentiers contre producteurs
Ce monde dans lequel nous entrons n'invente rien. On revient au monde d'avant. Les rentiers de demain seront les propriétaires (fonciers, attentionnels), les connectés (ceux qui ont accès aux réseaux), les certifiés (détenteurs de licences légales), les réputés (porteurs de marques de confiance), et les capteurs de flux (ceux qui interceptent les données rares et les signaux émergents).
Ce monde va devenir de plus en plus inégalitaire. Avant, la rente productive pouvait se construire. Avec du travail. De l'effort. De la compétence. Les rentes qui restent sont plus héréditaires. Plus fermées.
On n'entre pas dans un réseau par compétence. On y naît ou on y est coopté. On n'acquiert pas une réputation centenaire. On en hérite. On n'achète pas un emplacement prime. On l'a déjà, ou non.
La promesse de la méritocratie numérique (n'importe qui peut réussir avec du talent et du travail) reposait sur la rareté de la production. Cette rareté s'évapore. Reste ce qu'on possède déjà.
On entre donc dans un monde de rentiers. Rentiers contre producteurs. Un monde où produire ne vaut plus rien. Ceux qui possèdent les actifs rares (attention, réseau, réputation, foncier, flux de données) voient leur position renforcée. Ceux qui n'ont que leur force de travail, même intellectuelle, même qualifiée, voient cette force se dévaluer. C'est le paradoxe fondamental : plus l'IA « libère » la production, plus elle renforce ceux qui possèdent autre chose que la capacité de produire.
Et c'est peut-être ça, le vrai sujet politique des vingt prochaines années…
Mais ça, c'est une autre histoire. Pour une autre chronique…