Interdiction de Fable 5 : et non, nous n'étions pas la cible !

En février, sur la scène du Grand Rex, Bruno Giussani décrivait un scénario où les géants américains de l'IA, alignés sur leur gouvernement, pourraient nous couper l'accès à leurs modèles du jour au lendemain. La salle avait trouvé l'hypothèse vertigineuse. Elle s'est réalisée quatre mois plus tard. Le 12 juin à 17h21, Anthropic a reçu une directive de contrôle à l'export lui ordonnant de bloquer l'accès de Fable 5 et Mythos 5 à tout ressortissant étranger, y compris ses propres salariés présents sur le sol américain. Incapable de filtrer ces utilisateurs en temps réel, l'entreprise a tout coupé, pour tout le monde.

Fable, est un modèle aux capacités quasi militaires, bridé par des verrous de sécurité. Sauf que quelqu'un a trouvé le moyen de forcer ces verrous et le gouvernement a demandé à Anthropic de corriger la faille ou de retirer le modèle, l'entreprise a refusé en jugeant le problème mineur, et Washington a répliqué par un contrôle à l'export qu'il promet de lever dès que la brèche sera comblée. Le rôle du lanceur d'alerte aurait été joué par Andy Jassy, le patron d'Amazon, qui aurait prévenu le secrétaire au Trésor que ses propres équipes étaient parvenues à tirer de Fable des informations utiles à une cyberattaque. A cela s'est évidemment ajouté le contentieux plus ancien, Anthropic ayant refusé l'usage militaire sans garde-fous de ses modèles, ce qui lui avait déjà valu d'être rangée par le Pentagone parmi les risques pour sa chaîne d'approvisionnement. 

Conclusion, non nous ne sommes pas la cible d'une offensive géostratégique, ni les victimes d'un simple bug, mais le dommage collatéral d'une querelle interne au camp américain.

Cela n'a pas empêché notre classe politique de lire l'épisode comme un coup de Trump dirigé contre nous, et de réagir, comme depuis le début, sans rien y comprendre. Chacun surfe sur la vague de l'IA avec des réponses toujours plus déconnectées du réel. Glucksmann veut planifier. Le RN et le bloc central rêvent de tout miser sur Mistral, en attendant peut-être la nationalisation pour éviter de voir notre champion passer sous pavillon étranger ? Ces deux réflexes, le plan venu d'en haut et le champion unique, reproduisent exactement la fragilité qu'ils prétendent combattre, celle d'un seul panier où l'on range tous ses œufs. Le signal, lui, est pourtant bien réel. Il confirme notre dépendance à l'égard des États-Unis et notre exposition aux coups de folie d'une administration imprévisible, exactement le scénario que Giussani décrivait au Grand Rex.

La crise se dénouera sans doute vite, car Trump revient souvent sur ses décisions impulsives, et priver le monde des modèles de pointe américains ne profite qu'à la Chine, dont les modèles ouverts comblent l'écart à des tarifs parfois vingt fois inférieurs. Mais le retour de Fable ne changera rien au fond du problème.

La vraie réponse ne consiste pas à produire une norme de plus, mais à créer les conditions pour que l'Europe construise. Cela commence par arrêter cette frénésie réglementaire et laisser travailler les entrepreneurs de l'IA. Cela suppose ensuite d'attirer massivement les capitaux et les talents, par une fiscalité allégée, des aides ciblées et des visas qui cessent de décourager ceux qui veulent venir. La commande publique doit privilégier les projets européens, non en bloquant les autres, mais en incitant à choisir les nôtres. Et nous devons concentrer nos moyens là où nous sommes forts, sur l'énergie, les usages et la recherche, au lieu de courir derrière un rattrapage généraliste perdu d'avance.

Le reste est affaire de méthode.

Plutôt que de pousser un champion national unique, imitons la stratégie chinoise de l'essaim, en laissant s'affronter tout un écosystème dans une concurrence darwinienne assumée. Osons aussi nous appuyer sur les modèles ouverts (pourquoi pas chinois) pour rééquilibrer notre dépendance au lieu de la subir passivement. Le droit, ensuite, devrait servir à permettre plutôt qu'à interdire.

L'Argentine de Milei l'a compris avant tout le monde : en souhaitant créer un statut pour les sociétés pilotées par des agents, elle envoie un signal puissant aux investisseurs et aux entrepreneurs de la planète entière, celui d'un pays qui les attend. Les entreprises de demain seront autonomes et conduites par l'IA, elles auront besoin d'une personnalité juridique adaptée, et le premier territoire à la leur offrir prendra une longueur d'avance décisive. Dans le même esprit, ouvrons notre marché à l'innovation au lieu de la tenir à distance : la conduite autonome de Tesla circule déjà aux Pays-Bas, en Estonie, en Lituanie et au Danemark quand la France attend toujours, et l'on ne devient pas précurseur en essayant toujours en dernier. Déployons enfin massivement l'IA dans nos administrations, de la justice à la santé en passant par l'éducation, la sécurité et la défense, avec des solutions souveraines qui, dans l'immense majorité des cas, suffisent amplement.

L'affaire Fable 5 finira sans doute par se calmer, et le modèle reviendra sur nos écrans.

L'épisode aura pourtant confirmé une évidence que nous refusons de regarder en face : nous avons confié à d'autres l'interrupteur. La seule question qui vaille est de savoir ce que l'Europe veut être. Un continent qui fabrique, ou le plus beau hub réglementaire du monde.


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