L'IA a tout appris à l'envers
C'est une ironie de l'histoire technologique : depuis soixante-dix ans, nous poursuivons le rêve d'une intelligence artificielle en construisant le toit avant les fondations. Nous avons été fascinés par des machines capables de battre Kasparov aux échecs ou de générer des vers à la manière de Shakespeare. Nous avons cru que l'intelligence résidait là. Un cerveau dans un bocal.
C'était une erreur. La nature, elle, ne commence jamais par le verbe. Elle commence par le corps. Aujourd'hui, alors que les LLM semblent atteindre un plafond de verre, la recherche opère un virage à 180 degrés. L'histoire de l’IA ressemble à la vie de Benjamin Button : elle est née vieille, maîtrisant la logique adulte avant même de savoir marcher.
Pendant des décennies, l'approche dominante reposait sur un mythe : l'intelligence serait un pur calcul symbolique, indépendant du substrat physique. Par exemple, Deep Blue, dès 1997, était capable d'anticiper 200 millions de coups par seconde, mais incapable de saisir physiquement le pion qu'il « décidait » de déplacer. On a commis une erreur : croire que ce qui est difficile pour nous (le calcul intégral, les échecs) est complexe à modéliser, et que ce qui est facile pour nous (marcher, reconnaître un visage, plier une serviette) est trivial. C’est le Paradoxe de Moravec ! En réalité, la logique abstraite est une acquisition récente de l'Homo Sapiens. En revanche, la perception sensorielle et la motricité sont le fruit d'un raffinage darwinien de centaines de millions d'années. Ce sont ces centaines de millions d’années d’acquisition qui ont été ignorées : reproduire l'instinct de survie et la dextérité d'un écureuil est un défi technologique titanesque.
Pour sortir de cette impasse, les chercheurs redécouvrent ce que les pédagogues savent depuis un siècle : l'intelligence émerge de la friction avec le réel. Avant de conceptualiser, l'enfant doit manipuler. C'est le stade sensori-moteur décrit par Piaget. L'enfant ne « pense » pas la gravité, il la vit en faisant tomber sa cuillère cent fois de suite. Il construit son modèle du monde par le mouvement.
Mais nos IA actuelles, y compris les plus avancées, ont « lu » tout Internet, mais n'ont jamais rien « vécu ». Elles n'ont pas de corps et c'est ici que se joue la rupture actuelle. Yann LeCun vient de quitter Meta. Il se consacre désormais à ce sujet, ce changement de paradigme. Pour lui, les LLM sont dépassés. Il consacre ses recherches à une nouvelle architecture d’IA plus cohérente avec le développement des intelligences vivantes : ce qu’il appelle l’architecture I-JEPA (Image Joint Embedding Predictive Architecture). L'idée n'est plus de prédire du texte, mais de prédire les conséquences physiques d'une action dans un environnement vidéo.
De leur côté, des chercheurs comme Pierre-Yves Oudeyer à l'INRIA testent désormais des robots programmés pour la curiosité. Ils ne sont pas codés pour effectuer une tâche, mais pour explorer ce qu'ils ne comprennent pas, reproduisant ainsi artificiellement les périodes sensibles de l'enfant.
Donc, le développement de l’IA a bien, jusqu’à présent, suivi une stratégie inversée par rapport au développement de l’intelligence humaine.
On a dépassé le stade de la logique, qui normalement apparaît à l'âge adulte (Deep Blue).
On a fini d’implémenter le langage (les LLM les plus avancés depuis 2023 le prouvent), ce que l’humain acquiert normalement entre 3 et 6 ans.
Il nous reste à développer l’intelligence du mouvement, de l’espace et du sens qui, normalement chez l’humain, s’acquiert entre 0 et 3 ans.
C'est le grand chantier actuel. Les projets comme Optimus de Tesla ou Atlas de Boston Dynamics ne sont pas de simples démonstrations mécaniques ; ce sont les prémices de la prochaine intelligence.
Ce retournement nous donne une leçon. En voulant créer une intelligence pure, libérée des « contraintes » biologiques, nous avons cru que le corps était un fardeau, une enveloppe pour l'esprit. La robotique moderne nous prouve aujourd'hui l'inverse : le corps n'est pas le véhicule de l'intelligence, il en est la source. On est en train de sortir de l'ère cartésienne de l'informatique pour entrer dans une ère organique.
Le grand rendez-vous de la prochaine décennie ne sera pas celui de la puissance de calcul, mais celui de la friction : le moment où l'IA se cognera le petit orteil contre la table basse.
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